Il est difficile de faire passer le fait d'être le petit ami riche et beau de Rihanna pour ringard, mais Drake a réussi cet exploit dans « Family Matters ». Délaissant Kendrick Lamar pour s'en prendre à A$AP Rocky, le rappeur torontois a accusé le natif de Harlem d'être connu pour son style vestimentaire plutôt que pour ses talents de rappeur : « Tu devrais probablement refaire un gosse avant de penser à sortir un autre son / Même quand tu en sortiras un, on dira que tu aurais dû être mannequin parce que c'est de nouveau ringard ». C'est réducteur, mais juste. Près de huit ans se sont écoulés depuis la sortie de « Testing », le dernier album de Rocky, un opus plutôt moyen. Entre faux départs, photos de tenues mémorables et son rôle de père, toute une génération le connaît sans doute davantage comme le compagnon stylé de Rihanna que comme une superstar du rap. Sorti aujourd'hui, son cinquième album, « Don't Be Dumb », est l'occasion pour lui de prouver que Drake, et Internet… eh bien, se trompaient. Porté par un charisme irrésistible qui n'a d'égal que ses grandes ambitions esthétiques, ce nouvel opus de Rocky remplit parfaitement son rôle et devrait faire oublier « Testing ». D'une durée d'environ une heure, l'album est aussi stylé que fluide, Rocky passant avec conviction et finesse du rap de rue dystopique de Memphis (« Stole Ya Flow »), au punk rock (le bien nommé « Punk Rocky ») et à des accents de jazz lounge (« Robbery »). Le tout est porté par une maîtrise tonale exceptionnelle, des structures de flow acrobatiques et une personnalité tantôt puissante, tantôt d'une douceur désarmante. Lors de la sortie de l'album, Rocky a déclaré que « Don't Be Dumb » était l'album que le Rocky de 2011 aurait composé s'il était en 2026. Une idée qui se tient. Dès ses débuts il y a 15 ans, Rocky s'est imposé comme un maître d'une esthétique avant-gardiste, capable d'incarner aussi bien le charisme ténébreux d'un ninja élégant que l'exaltation survoltée d'une rave digne d'une star du trap. Ces éléments sont toujours présents, mais sur « Don't Be Dumb », il les imprègne de nouveaux thèmes comme la paternité et une tendresse à fleur de peau.
Internet ne tarira pas d'éloges sur la férocité de Rocky dans « Don't Be Dumb », mais c'est avec « Stay Here 4 Life » qu'on le voit s'affirmer pleinement, tant comme musicien que comme homme. Mêlant un sample vaporeux à la voix suave de Brent Faiyaz, le morceau se déploie comme une catharsis. Distillant les images de ses rêves de vie de famille, Rocky semble parfaitement à l'aise de laisser son maillot au plafond. De là, « Stay Here 4 Life » se fond dans « Playa », un titre entraînant et aquatique qui redéfinit l'idée même de « joueur » : « Prendre soin de ses enfants, mec, c'est un truc de joueur / Une seule meuf, mec, c'est un truc de joueur / Pas de drame avec la mère de son enfant, pas de nouveaux amis, mec, c'est un truc de joueur ». Rocky est sans conteste le plus divertissant lorsqu'il joue la carte de la mesquinerie. Dans « Stop Snitching », en featuring avec Sauce Walka, il distille une amertume qui semble s'être accumulée pendant des années envers ceux qui ont collaboré avec la justice et permis les poursuites RICO contre le rappeur. (Ou, plus clairement, envers un ancien membre du crew d'A$AP qui l'a traîné en justice pour lui avoir prétendument tiré dessus.) Sur « Stole Ya Flow », il s'en prend à Drake, transformant des synthés apocalyptiques en un champ de bataille. S'il s'attarde un instant sur les rumeurs de chirurgie esthétique concernant Drake, ses couplets suivants révèlent un contentement qui éclipse toute rivalité dans le rap : « Maintenant je suis père, ma meuf est plus canon que mon gamin / La mère de mon gosse, Rihanna, on est tranquilles. » C'est une victoire éclatante pour Rocky, le papa, dont les exploits vestimentaires, les histoires d'amour et son récent rôle de père rendent toute absence culturelle compréhensible.
Il n'y a pas vraiment de titres ratés sur « Don't Be Dumb » — juste des morceaux un peu trop fades pour égaler l'émotion intense des meilleurs titres de l'album. « Punk Rocky » est une chanson punk rock légère, voire satirique, mais son interprétation vocale et le flou des paroles nuisent à la personnalité de l'album, et son chant, tout juste correct, ne suffit pas à le rehausser. Le dernier morceau, « The End », sonne faux et moralisateur, comme la chanson engagée de service qu'il pensait indispensable pour faire de cet album un classique. Pourtant, « Don't Be Dumb » est un mélange dynamique entre le A$AP Rocky d'antan et le jeune père qui préfère se détendre avec ses enfants plutôt que de faire la fête avec Skrillex. Il y concilie son passé tumultueux et l'image de « papa cool » qu'il projette aujourd'hui. L'album n'atteint peut-être pas la même force que sa première mixtape de 2011 ni que son premier album studio, mais c'est sans doute dû à la nostalgie. On découvre un Rocky de 2026 qui rappe avec la même précision qu'auparavant, tout en faisant étalage de son talent de producteur, qualités qui ont contribué à faire de lui une star. Si « Don't Be Dumb » est un nouveau défi, alors cette fois, Rocky l'a relevé avec brio.
