Nathacha Appanah, née à l’île Maurice et installée en France depuis la fin des années 90, signe avec « La nuit au cœur » un ouvrage qui marque un tournant dans son œuvre. Après « Tropique de la violence », consacré à la jeunesse abandonnée de Mayotte, l’auteure aborde cette fois un sujet plus intime qui lui vaut aujourd’hui d’être en lice pour le Goncourt et qui lui a permis de remporter Le Prix Femina 2025. « J’avais besoin pour ce livre qui parle quand même de ce que j’appelle l’angle mort de ma vie, cette relation d’emprise et de violence que j’ai eue avec un homme entre l’âge de 17 et de 25 ans », confie l’écrivaine. Cette expérience personnelle nourrit un roman à la construction narrative audacieuse : trois hommes enfermés dans une « pièce imaginaire », puis trois femmes qui courent, poursuivies par ces mêmes hommes. Une approche qui permet à l’auteure de « prendre le pouvoir sur la voix ». Là où les victimes ont été réduites au silence, contraintes et enfermées dans des relations toxiques, ce sont désormais les hommes violents qui se trouvent confinés dans cet espace clos imaginaire.
Ce qui distingue ce livre de Nathacha Appanah, c’est l’entrelacement subtil de trois histoires : celle de l’auteure elle-même, survivante d’une relation toxique, celle de sa cousine Emma, et celle de Chahinez, une inconnue dont le meurtre près de Bordeaux a profondément marqué l’autrice. Le lien entre ces femmes s’est imposé naturellement à l’écrivaine. « En réalité, elle n’a jamais été une inconnue pour moi, parce que le jour où j’apprends sa mort, il y a tellement de parallèles entre sa fin et la fin d’Emma, ma cousine », explique-t-elle. Cette femme venue d’Algérie « m’est apparue comme une sœur ce jour-là ». À travers ces trois parcours, l’auteure interroge cette violence qui déborde du cadre privé : « Comment se fait-il que tout ce qui est de l’ordre de l’intimité, qui se passe dans les quatre murs d’une maison, déborde ainsi ? » Pour reconstituer l’histoire de Chahinez, Nathacha Appanah a développé une méthode particulière, loin des méthodes de son premier métier, le journalisme. Cette approche repose sur l’attente et l’écoute. « J’ai l’impression d’avoir passé beaucoup de temps, non pas à enquêter, mais à être à la quête de quelque chose, comme si j’attendais », précise-t-elle. Face aux proches de la victime, elle a « accepté beaucoup de silence », développant ainsi « une écriture aussi du silence ».
Cette patience lui a permis de tisser les trois récits de manière organique, révélant progressivement les liens qui unissent ces destins. « Plus j’avançais, plus je me rendais compte que ces femmes-là avaient énormément de points communs. Et je tendais vers une lumière, je tendais vers leur vivance », un néologisme qui traduit sa volonté de restituer la vie de ces femmes au-delà de leur mort tragique. Si « La nuit au cœur » figure désormais dans la course finale au Goncourt, il a également suscité des réactions contrastées. Interrogée sur les critiques virulentes, principalement masculines, l’auteure préfère ne pas s’y attarder : « Je crois que nous avons perdu beaucoup de temps à essayer d’analyser comment ils pensent et à quoi ils pensent ». Cette reconnaissance littéraire vient couronner un travail d’écriture qui a représenté un défi personnel pour Nathacha Appanah, notamment vis-à-vis de ses parents. « J’avais un peu peur de ce qu’ils allaient saisir de ce livre-là », avoue-t-elle, comparant son travail à celui d’un peintre qui livre « son interprétation, avec des couleurs précises, avec une distance précise ».
