La 72e réunion du groupe Bilderberg, cette conférence politique d'élite et secrète qui alimente depuis toujours d'innombrables théories du complot, s'est tenue ce week-end à Washington DC. Un important dispositif de sécurité a été déployé autour du luxueux hôtel Salamander pour ce sommet, réputé pour sa discrétion médiatique, qui a réuni comme toujours des premiers ministres, des chefs militaires, des milliardaires de la tech et les dirigeants de grandes sociétés d'investissement. Le groupe Bilderberg, qui depuis les années 1950 constitue le moteur intellectuel de l'OTAN, s'est tenu cette année dans un contexte de crise et d'incertitudes profondes pour l'alliance. Ces dernières semaines, face aux menaces répétées de Trump de se retirer de l'OTAN, cette « alliance de défense et d'industrie transatlantique » (nom officiel) a atteint un point de rupture. Le secrétaire général de l'OTAN et membre régulier du groupe Bilderberg, Mark Rutte, est arrivé à la conférence au lendemain d'une conversation « très franche » à la Maison Blanche. Mais loin des fanfaronnades de Donald Trump, et malgré ses déclarations sur un éventuel retrait de l'OTAN, rien n'indiquait que les Américains se retiraient du groupe Bilderberg. Bien au contraire : ils étaient présents en force. Les géants de Wall Street, dont les PDG de KKR et de Lazard, ainsi que les dirigeants de grandes entreprises comme Pfizer, ont rencontré à huis clos une délégation de hauts responsables politiques proches du président. Le lobbying discret des grandes entreprises est la spécialité du groupe Bilderberg, et ce mélange opaque des secteurs public et privé correspond parfaitement au capitalisme de connivence prôné par Trump. Doug Burgum, secrétaire à l'Intérieur de confiance de Trump, était présent, accompagné de son conseiller commercial favori, Robert Lighthizer. Ils étaient rejoints par Jason Smith, allié économique de Trump et président de l'influente commission des voies et moyens de la Chambre des représentants, ainsi que par Dan Driscoll, secrétaire à l'Armée de terre, surnommé « l'expert en drones » de Trump. Avec le conflit iranien qui monopolise l'actualité internationale, il n'est pas surprenant que la conférence de cette année ait pris des allures de guerre : « L'avenir de la guerre » figurait à l'ordre du jour, et parmi les participants se trouvait l'amiral quatre étoiles Samuel Paparo, commandant du Commandement indo-pacifique des États-Unis.
Le secteur privé était bien représenté par un important contingent d'entrepreneurs militaires et de fabricants de drones, mené par Eric Schmidt, membre du groupe Bilderberg, ancien PDG de Google et fervent défenseur de la guerre par drones. Plus tôt cette année, Schmidt déclarait au Financial Times que « les guerres futures seront marquées par les armes sans pilote », avec « des essaims de drones télécommandés et de plus en plus automatisés grâce à un ciblage par IA ». Profitant de cette convergence prometteuse entre drones et IA, des entreprises comme Anduril Industries, dont le cofondateur et PDG, Brian Schimpf, participe à la conférence de Washington aux côtés de son collaborateur sur le projet du « Dôme doré » de Trump, le PDG de Palantir, Alex Karp, sont en plein essor. Karp est proche de Peter Thiel, autre milliardaire du secteur technologique, dont le nom, chose étonnante, est absent de la liste des participants cette année. Thiel est membre du comité directeur du groupe depuis 2008, et son absence à une réunion du Bilderberg était impensable. Son influence s'étend jusqu'aux échelons supérieurs de l'administration Trump, et son pouvoir au sein du Bilderberg n'a cessé de croître au fil des ans. Par le biais de l'association American Friends of Bilderberg Inc., il finance en grande partie les fastueuses réunions organisées à Washington, aux côtés de Schmidt, également membre du comité directeur et milliardaire.
Thiel évolue dans la zone floue et stratégique qui sépare la finance et les services de renseignement – il a notamment fondé Palantir grâce à un financement de la CIA. Ce carrefour opaque a vu naître le groupe Bilderberg et son histoire en est imprégnée : créé par les services de renseignement britanniques et américains, il réunit toujours quelques chefs d’espionnage à sa conférence. Cette année, trois directeurs du renseignement étaient présents, dont le chef du MI6, Blaise Metreweli. C’est un monde fascinant, en coulisses, dont Thiel regrettera sans doute l’absence, ainsi que les stratégies, le repérage de talents et les grands débats idéologiques sur la « Chine » et « l’Occident ». Pour Thiel, fin connaisseur des réseaux, faire l'impasse sur le groupe Bilderberg n'était pas une mince affaire. Après tout, Bilderberg, c'est avant tout la possibilité de garder une longueur d'avance grâce à cet accès privilégié et informel aux décideurs politiques : petit-déjeuner avec le président finlandais, thé avec la directrice du FMI, cocktails avec le roi des Pays-Bas… Le silence assourdissant de la presse autour du groupe Bilderberg, un sommet annuel d'une telle importance réunissant tant de personnalités politiques de haut rang, demeure un mystère. La conférence de cette année a pourtant présenté de nombreux aspects dignes d'intérêt, notamment la présence de Vivian Motzfeldt, ancienne ministre des Affaires étrangères du Groenland et ancienne présidente de l'Inatsisartut (le parlement groenlandais). Motzfeldt fut la première Groenlandaise à participer à la réunion de Bilderberg, et sa présence envoya un signal clair à l'administration Trump : le Groenland compte de puissants alliés au sein du partenariat transatlantique. Motzfeldt a sans aucun doute contribué à la session sur la « Sécurité arctique », et a peut-être même été amenée à citer la dernière phrase du récent coup de gueule de Trump contre l'OTAN : « SOUVENEZ-VOUS DU GROENLAND, CE GRAND MORCEAU DE GLACE MAL GÉRÉ ! » Mais comme aucune surveillance de la presse n'était assurée pour cette conférence, c'est quelque chose que nous ne saurons probablement jamais.
